La tache d’ocre sombre ou de la photographie
« Il s’efforçait depuis quelques jours d’être heureux des nuages qu’il amoncelait sur sa toile au-dessus d’un chemin de pierre. Mais qu’est ce que la beauté quand on sait que l’on va partir ? (…) Il trembla d’angoisse, soudain, et laissa tomber son pinceau dont un peu de l’ocre sombre, presque du rouge, éclaboussa le bas de la toile. Ah ! Quelle joie !
(…)
Tache, épiphanie de ce qui n’a pas de forme, pas de sens, tu es le don imprévu que j’emporte jalousement, laissant inachevée la vaine peinture. Tu vas m’illuminer, tu me sauves.
N’es-tu pas de ce lieu et de cet instant un fragment réel, une parcelle d’or, là où je ne prétendais qu’au reflet qui trahit, au souvenir qui déchire ?
J’ai arraché un lambeau à la robe qui a échappé comme un rêve aux doigts crispés de l’enfance. »
Yves Bonnefoy, La Vie errante
Apparitions
Chantier, avril 2012.
Un temps pour ouvrir les yeux, pour laisser ou faire apparaitre, un temps pour l’échange, un temps à l’écart. Demain, nous partons remplir nos yeux et nos cerveaux d’air pur. Hourra !
Poétesse
Deux photographie de Claude Cahun datant de 1930. La deuxième s’intitule La Main sèche. La première n’a pas de titre.
Artiste, poétesse hors normes, totale. Photographie, photo-montage (avec Moore), dessins, poésie, textes littéraires, sculptures, installations, livres … elle se saisit de tous les moyens possibles pour s’exprimer, faire œuvre.
Œuvre mal connue et dont une bonne partie disparut en 1944-1945. En 1944 Claude Cahun et Moore (Suzanne Malherbe) sont arrêtées à Jersey par les nazis le 25 juillet et condamnées à mort le 16 novembre … suspens …. mais ouf ! elles seront graciées en février 1945 au moment de la libération de Jersey par les anglais. Elles perdent tout de même une très grande partie de leurs archives et biens dans le pillage de leur maison.
Son œuvre et sa vie se fondent et se confondent comme une seule femme.
Claude Cahun était un drôle de petit bout de femme, avec une drôle de tête d’oiseau, un drôle d’oiseau tout court.
« Je sens comme si je les voyais, mes cuisses maigrir d’une sueur de fièvre, douche parfois brulante, parfois glacée, toujours inattendue. Mes genoux vidés, les os dissous, vêtu d’un parchemin lucide, se gonflent, flottante vessies de porc. Mon cœur alenti sonne un glas funèbre, puis bat bruyamment comme un tocsin. Il devient mobile, se promène dans mon ventre, y éclate en coliques profondes. À chaque secousse, une conscience tombe, pulvérisée. Peu à peu, je m’allège. Bref répit ! Mon cœur se gonfle outrageusement et s’emplit d’hydrogène. Gros ballon rouge et bleu, il monte au bout d’un fil. À l’autre bout, c’est une guêpe enfermée, qui frappe à coups venimeux aux parois de ma poitrine. Si je l’aidais à sortir ? Et mes ongles sans hésiter pratiqueraient un jour qui guide l’échappée de ce cœur s’il ne faisait dehors désespérément noir. Ô nocturne sans issue qui se joue dans les cercles de la nuit musicale, infernal serpent qui s’est décapité en avalant sa queue, bracelet aux sept chaînes hermétiques… »
Mais un oiseau si fragile et délicat …
Merci à la poétesse pour les beautés qu’elle nous offre.
Inspiration, respiration, pour les promesses à venir …
La déformation
Thomas Bernhard, Extinction, un effondrement, ed Gallimard, Paris, 1990
Voici un texte issu d’un livre que je n’ai pas encore lu. C’est quelqu’un, qui lisant ce texte et me connaissant, m’en a fait la lecture. Nous avons bien rigolé et je l’ai imaginée rigolant toute seule dans son bus en découvrant ces pages 24-25.
Comme il est bon et sain de tomber de temps en temps sur un énergumène qui n’aime franchement pas la photographie et vous le dit, vous l’écrit d’une fort belle manière.
Depuis M. Thomas Bernhard, que ce soit dans ma pratique ou quand je regarde une photo, dans un livre, une expo, sur un écran, je ne suis pas prête d’oublier cette déformation opérée par la photographie !
Histoires de vitesses – réponse à Flora
Bords de Saône, dimanche après-midi, mai 2010 probablement.
Pas sur la même rive mais pas très loin non plus, quelques années après, mais comme partout ailleurs, il se trouve toujours des gens pressés.
Flâneuse lambinarde incorrigible cette ivresse de la vitesse me laisse perplexe. Je peux imaginer cette sensation de vivre intensément, d’être à la limite du contrôle, impression que le monde devient flou, filant, délité. Oui, la vitesse doit être grandiose. Cependant, contrairement à M. Mignon, l’ayant en horreur, j’en préfère le spectacle plutôt que l’expérience pure. C’est pourquoi je poste cette photographie qui présente un paysage – les arbres, les flots tranquilles, déchirés, brûlés, par la vitesse des scooters des mers. La vitesse et le bruit me brusquent et m’effraient, me fascinent de loin tandis que M. Mignon a choisi de nous faire partager l’expérience du motard.
Ma conviction profonde est que sur leur moto, sur leur scooter des mers, sur leur vélo, dans leur voiture, derrière leur écran, impatients, souvent prisonniers de la technologie, les gens pressés courent après des chimères.
Quant à moi, lente et contemplative, je me contente de peu et cours sans doute trop peu !
En quelle année sommes nous ?
Mr. Mignon, course de moto sur les bords du Rhône, Avignon, c. 1950…
Ces jours ci je voyage dans le temps, le piano n’est jamais retombé et lorsque j’ai redescendu mon regard vers le sol nous n’étions plus maintenant.
J’ai passé plusieurs jours dans les années 30, sautant de quelques années en avant ou en arrière, de manière aléatoire. Les souvenirs les plus anciens étaient abimés, certains avaient totalement disparu ne laissant que poussière.
Ces souvenirs ne sont ni les miens ni ceux de ma famille. J’y ai pourtant trouvé des lieux connus qui ne se ressemblent plus et des visages dont les regards se sont perdus.
Des visages qui ne sont plus, mais qui portaient un regard sur leur présence. La représentation de leur absence aussi.
Le petit garçon qui faisait du vélo n’a pas vécu longtemps. Son regard figé dans une autre époque avait quelque chose de troublant, presque vivant et a la fois atemporel. J’ai douté plusieurs minutes: est-ce un portrait mortuaire ou pas ? Les indices n’étaient pas catégoriques, mais trop faible la probabilité pour un enfant de 5 ans de poser sur 2 vues de plaques de verre sans absolument bouger…
Quelle est la signification de ce regard qui ne regardait plus rien alors mais qui nous fixe si puissamment 80 ans plus tard ?

A. Mignon, 1933-1938.
Gravité, à la suite des bisons.
Tout comme les bisons les pianos ne résistent pas à l’attraction terrestre. Propulsés à plusieurs dizaines de mètres au dessus du sol ils retombent toujours. Quel dommage, ce serait si beau des pianos en orbite autour de la terre.
Quelle musique !
La chute des bisons
Des arbres qui tombent – et aujourd’hui, voilà des bisons qui tombent. Parfois, le réel semble rêver à notre place.
Même aire géographique que les photos postées par Maïa, les États-Unis. Même époque, pourrait-on croire en voyant la photo. Et pourtant non – cette image, à la fois documentaire et puissamment onirique, date de 1988. Elle a été prise non pas dans l’Ouest sauvage, mais en terrain plus policé, à Washington DC : l’auteur, David Wojnarowicz, était tombé sur un diorama au National History Museum, montrant ces bisons acculés au «suicide», sans doute par des chasseurs.
Mais peu importe où, peu importe qui et quand. Cette image, d’ailleurs sans titre, je veux la délester de sa légende, pour ne plus retenir que sa force symbolique, qui se moque des époques, des lieux, des contextes. Cette image, laissons-la se déployer sans nom, sans auteur, orpheline.
Image comme point de basculement – basculement des bisons dans le précipice, basculement du rêve au cauchemar, de l’euphorie de la conquête de l’Ouest à la boucherie. C’est l’animal sacré des Indiens qui saute dans le vide. Comme je suis en train de lire une histoire de la conquête de l’Ouest du point de vue de Indiens (Bury my heart at wounded knee), c’est aussi cela que m’évoque l’image.
La vision indienne du monde balaye les fausses évidences, et m’amène parfois à me poser des questions naïves. Pourquoi nos images sont-elles carrées ? Pourquoi ce cadre, ces angles ? Je repensais à ces lignes, lues dans un autre livre d’un Indien Sioux, Lame Deer (ou Tahca Ushte) :
« Le symbole indien par excellence est le cercle. La nature veut la rondeur des choses. Les corps des humains et des animaux n’ont pas d’angles. (…) Le camp dans lequel chaque tipi avait sa place forme aussi un cercle. Le tipi est le cercle où l’on s’assoit en cercle. La nation est seulement une partie de l’univers, en lui-même circulaire et fait de la terre qui est ronde, du soleil qui est rond, des étoiles qui sont rondes ; et la lune, l’arc-en-ciel, l’horizon sont aussi des cercles insérés dans des cercles insérés dans des cercles sans commencement ni fin.
Le symbole de l’homme blanc est le cadre. Le cadre de sa maison, des buildings où sont des bureaux, avec des murs de séparation. Partout des angles et des rectangles : la porte qui interdit l’entrée aux étrangers, le dollar en billet de banque, la prison. Le rectangles, ses angles, un cadre. De même pour les gadgets de l’homme blanc – boîtes, boîtes et encore boîtes – téléviseurs, radios, machines à laver, ordinateurs, automobiles. Toutes ces boites ont des coins, des angles abrupts – des arêtes dans le temps, le temps de l’homme blanc, ses rendez-vous, le temps de ses pendules, ses heures de pointe – c’est ce que les coins signifient à mes yeux. Vous êtes devenus les prisonniers de toutes ces boîtes. »
(in De mémoire indienne)
Carré notre monde, carré notre esprit, carrées nos images. Et dans ces carrés… on tourne en rond ! Nos corps sont dans des boîtes (nos maisons), nos pensées sont dans boîtes (les concepts) – boîtes pour croire que l’on contrôle, que les choses sont en ordres, séparées les unes des autres, chacune à sa place.
Mais de temps en temps, il y a cette grâce dans la photographie (ou dans d’autres formes d’images) : quelque chose qui vient faire irruption dans le cadre, y mettre de la rondeur – qui fait que, enfin, les choses circulent, redeviennent liées entre elle. Image-monde, où le cadre n’est plus limite, borne séparant le dehors du dedans, mais espace d’où tout peut s’ouvrir.









